Rencontre à Forum réfugiés

Nous proposons pour dans ce billet de présenter chacun notre regard sur l'action de médiation que nous avons mené à trois à Forum réfugiés.

 

Récit


     Notre choix d'aller à la rencontre de personnes exilées ou migrantes, est le point de départ de cette action de médiation culturelle. Par « culture », nous entendions « musique », laquelle devait être le lieu de cette rencontre. Entre nous et l'autre c'est donc aussi la rencontre avec la musique qui était en jeu.


Préparation

     Nos premières réunions de préparation de cette action ont donné lieu à différents questionnements. Comment aller à la rencontre de l'autre ? Comment proposer une activité sans factuellement, l'imposer ? Comment permettre un moment d'échange, où l'autre peut prendre toute sa place ? Comment créer un moment où l'autre est acteur de l'activité, force de proposition ?
A travers ces questionnements, ce sont nos postures que nous interrogions, notre désir d'aller à la rencontre des migrants également. Comment éviter la posture en surplomb, infantilisante, faussement bienveillante, presque colonialiste ?

     Notre posture habituelle d'enseignant, posture de transmission, posait problème. Dès lors, prévoir une activité définie nous semblait difficile, voir impossible.

     Une seule chose était claire : la musique devait être au cœur de ce que nous aurions à faire.
     L'idée que nous avons eu, et que nous avons pratiqué jusqu'à la fin de l'action, est de proposer simplement à chacun de faire écouter « sa » musique, nous y compris. Nous voulions ainsi initier un échange, proposer à chacunde se présenter. C'est devenu notre fil conducteur, et il s'est passé toute sorte de chose à partir de là. Ce dispositif minimaliste et notre volonté de ne pas organiser les séances a permis qu'émerge des situations rendant possile la rencontre avec l'autre.


Médina

     Après différentes propositions à des associations, différents échanges, rencontres et revirements, c'est Médina Maroslic qui accueille notre projet d'action, au centre d'hébergement provisoire de l'association Forum Réfugiés où elle est intervenante sociale.

     Situé à Vaulx-en-Velin, le lieu est habité par 120 personnes ayant obtenu le droit d'asile, pour reconstruire leur vie en France. C'est là-bas que nous rencontrons Médina la première fois, dans la cuisine du bureau de gestion du centre, autour d’un café.

     Elle nous décrit l'association Forum Réfugiés, qui intervient dans toute la France et compte une quarantaine de foyers en Auvergne Rhône-Alpes. Elle nous expose la situation des réfugiés, celle du centre où nous nous trouvons, et celle du foyer voisin, qui sont en attente d'une décision d'octroi du droit d'asile. Tous seront invités à participer à notre action.  Ils viennent d’Afghanistan, du Congo, du Soudan, de Syrie, d’Albanie, du Kosovo, il s’agit de familles et de personnes isolées.
Les adultes comme les enfants non scolarisés pourront venir, les séances ayant lieu les jeudi matin. Nous exposons notre projet, lui évoquons notre idée de partage d’écoute, et proposons (quand même) d’autres idées : circle song, soundpainting, fabrication d’instruments, ateliers d’écritures, chant etc...

     Nous insistons sur notre désir de faire participer les personnes à l’initiative des activités. Cette démarche rencontre l’assentiment de Médina qui nous explique ce que l’association attend de notre action. Il s’agit de renforcer la socialisation des personnes, de permettre une coupure dans leur quotidien, de permettre la création de liens, entre les communautés, entre les générations, de créer un moment de vie partagée à travers la médiation de la musique.


Café, thé et musique à partager

     Pour le premier jour, outre des madeleines pour faire un goûter, nous amenons une guitare, “au cas où”. Nous n’étions pas certains que notre idée d’écoute partagée débouche réellement sur un échange ou suffise à animer la séance.

     Médina a aussi prévu quelques gâteaux et bonbons, elle nous montre comment faire le café et le thé, une ambiance conviviale, un peu flottante, s’installe. Les personnes arrivent progressivement. Il y a beaucoup d'enfants très vite à l’aise (c’est encore les vacances scolaires), quelques adolescentes discrètes, et quelques d'adultes, plutôt observateurs.

     Nous nous présentons, présentons notre projet d’action, puis proposons comme prévu à qui le veut, de nous faire écouter une musique qu’il voudrait partager. Nous disposons d’une enceinte sur laquelle nous pouvons brancher un smartphone. Les enfants se saisissent très vite de la proposition, il faut même insister pour récupérer le téléphone ! Ils nous font écouter Dadju et Lenny Kim, des chanteurs pop français. Les adultes quant à eux rechignent à faire des propositions, l’un d’entre eux propose tout de même Michael Jackson.

      Nous aussi, nous proposons d’écouter notre musique, Eli propose Eric Clapton, je propose Schubert, et Céline les Rita Mitsouko.

     Nous proposons ensuite aux participants de chanter avec nous, Eli lance Le gorille de Brassens, nous l’accompagnons tous ensemble sur le refrain, puis nous enchaînons avec un chant russe en canon : Korobushka



     À la fin de la séance, une petite Albanaise et son frère proposent de faire écouter leur chanson Albanaise préférée Te Kalali, précisant auparavant que c'est “bizarre”, et faisant appel à notre indulgence.


Djadja, un bébé et une pianiste arménienne

      Pour la séance suivante, nous venons avec une voiture pleine d’instruments : clavier, djembé, triangle, woodblock, maracasses, et une guitare fretless.

     Deux bébés sont là, sinon, que des adultes, l’école a repris. Nous proposons café, thé, gâteaux et bonbons, cela deviendra un rituel, un élément essentiel de l'esprit de convivialité que nous voulons apporter.
Nous mettons à disposition les instruments, certains s’en emparent, chacun discute ou expérimente de son côté les instruments. L’un d’entre nous lance une rythmique et ne tarde pas à être rejoint par les autres. D’autres personnes lancent à leur tour une rythmique.

     Puis, une dame entre dans le foyer où nous nous trouvons. Sans un mot, elle s’approche du piano, et se met à jouer en souriant. Après quelques minutes de musique, elle finit par lever la tête pour nous préciser que ce qu'elle joue est de la musique arménienne. Elle continue de jouer, nous l'accompagnons tous ensemble avec les percussions. Nous apprendrons plus tard que cela fait des années qu’elle n’a pas joué !

     Un des participants propose ensuite un chant en portugais. Nous l’apprenons. Nous chantons avec lui, il chante la seconde voix tout en nous accompagnant au piano. Les autres continuent d'accompagner avec les percussions, tout en chantant.

     Un peu plus tard, dans un moment de flottement, un des bébés attire l’attention, il est en train de s’endormir. Quelqu’un commence à chanter une berceuse, une autre personne propose la sienne, dans une autre langue, puis chacun vient proposer sa berceuse.

     Vers la fin de la séance, nous proposons un moment de partage d’écoute, une jeune angolaise nous fait entendre Djadja de Aya Nakamura, qui est en tête du box-office, nous essayons de l’apprendre et de la chanter avec elle. Un des hommes présents arrange le morceau dans un style traditionnel africain, nous transformons les paroles pour rigoler, “Oh Médina...”, ou lieu de “Oh Djadja…’’
A chaques fois différentes - parfois il nous arrive d’enseigner un petit morceau de piano, parfois de s’apprendre mutuellement la danse traditionnelle de l’autre - les cinq séances suivantes sont à l’image de ces deux premières, flottantes et imprévisibles.


Gaspar

 

Eloge de la convivialité


     L’action EAMC semble avoir été enrichissante pour tout le monde. Sans vouloir jeter des fleurs au Cefedem, notre groupe ayant mené cette action, ni qui que ce soit, nous aimons à penser que ce que nous avons fait, nous a fait découvrir à tous les trois de belles et nouvelles expériences, et que cela a pu apporter aux personnes que nous sommes allés voir des moments de rencontre, d’échange, de détente.

     En effet Médina nous l’avait dit, et nous nous en sommes rendus compte rapidement: la vie de ces personnes n’est pas facile. Il y a toujours un nouveau papier à chercher, à signer, des démarches à faire pour quitter le foyer et avoir un logement, trouver un travail, prendre du temps pour apprendre le français, et trouver du temps pour s’épanouir personnellement… C’est notamment pour cela que nous n’avons pas toujours eu les mêmes personnes aux ateliers que nous proposions de semaine en semaine. Pourtant chaque jeudi, une convivialité sincère s’installait. A travers des échanges culturels dans un premier temps : en faisant écouter aux personnes présentes des morceaux de notre culture musicale pour nous présenter, et en leur demandant de nous faire écouter ce qu’ils aiment, nous avons pu nous présenter et mieux percevoir les personnes présentes. Lorsque certaines se sont mises à chanter, nous pouvions penser qu’elles se sentaient à l’aise et que donc les tracas étaient mis un temps de côté.

     Mais il y a également eu des échanges de “savoirs”, des échanges relevant moins du champ musical mais permettant de tisser d’autres liens : Lorsqu’Ahmed nous le demandait, nous traduisions certains mots ou certaines phrases pour lui. Par exemple lorsqu’un jour il avait besoin de faire réparer son vélo, il ne connaissait pas le nom en français des différentes parties (chaîne, dérailleur), ou des ustensiles à utiliser pour en prendre soin (huile, graisse, etc…). Nous lui avons donc écrit, à sa demande, de manière à ce qu’il puisse retourner au magasin. Dans le même temps, Ahmed nous expliquait comment il s’était mis à la calligraphie, nous faisant des démonstrations sur papier ou sur le tableau blanc de la salle.

     Ces échanges sont également, et nécessairement passés par des échanges humains : lorsque nous arrivions au foyer, il n’était pas rare que nous attendions devant la porte ou que nous allions chercher Médina. Lorsqu’elle n’était pas là, il nous arrivait de croiser Ahmed qui s’empressait de nous renseigner, ou d’autres personnes vivant dans le foyer, ne venant pas forcément aux ateliers musique, et ne parlant pas nécessairement français, qui nous saluaient et demandaient si l’on attendait quelqu’un, et qui. Ces échanges humains sont forcément allés plus loin avec les personnes qui venaient à l’atelier. Mais même si elles restaient assises, sans trop chanter ou jouer, le temps du café, d’une question, d’un sourire échangé, pouvait se créer une atmosphère paisible propice aux échanges, à la discussion.

     Ce sont donc ces moments-là qui nous semblent être intéressants puisqu’ils ont pu apporter à tout le monde, apports culturels, humains. Nous n’étions pas perçus comme les maîtres de musique, ni comme des paparazzis venant capturer des moments de vie dans un foyer de réfugiés, mais comme des personnes venant chercher un échange, que nous avons trouvé dans la tranquillité.

     Comme dit plus haut, l’expérience de cette action me semble avoir été profitable pour nous comme pour le “public”. Ce dernier mot pourrait d’ailleurs être supprimé et remplacé par “acteurs”, car il semble que nous avons réussis à ne pas être les troubadours du foyer, amenant nos instruments pour jouer et divertir. En effet, nous avons plutôt conduit les personnes présentes vers des formes de création, d’expression, sans nous accaparer la séance. Au lieu d’un spectacle, nous avons réussi à créer un échange, un espace de découverte, d’expression recherchée, sans jamais s’adresser à un public mais bien à des acteurs.

     Entre les moments de cohésion (lorsque nous chantions tous, s’accompagnant des percussions), les minutes plus personnelles (Céline et Gaspar apprenant un morceau au piano à un enfant l’ayant demandé), les échanges musicaux (la dame arménienne jouant ses morceaux en souriant, puis me demandant de jouer de l’accordéon par exemple), les conversations extra-musicales (nous amenant à nous présenter, décrire nos villes natales, écouter les aventures vécues par certaines personnes présentes), tout en partageant des valeurs solidaire et humaines (lorsque par exemple un homme fait danser à tout le monde y compris les femmes une danse traditionnelle de son pays normalement réservée aux hommes).

     Cette action EAMC a finalement été une réussite de par ce qu’elle a pu apporter à chacun d’entre nous, étudiants du cefedem comme résidents du foyer.

Eli



Eloge de la paresse

     La rédaction de ce billet de blog me fait me remettre en ambiance. Je cherche les mots pour décrire ce que nous avons vécu, tout en étant rassurante envers moi-même: ce que nous avons vécu, nous ne pouvons pas vraiment le raconter. Le premier mot qui me vient à l’esprit est déjà faux. Je voulais parler de notre “action EAMC”, mais je ne veux surtout pas utiliser terme “action”, voilà longtemps que je n’avais pas autant “rien fait”! Ca m’a fait beaucoup de bien.

     Par “rien fait” j’entend “rien forcer”. En fait, je n’ai pas travaillé. Je n’ai pas répété avec acharnement une partition. Je n’ai préparé aucun cours. Je me suis installée dans le canapé avec un café et une madeleine et j’ai écouté. Ca ne transparaît pas je sais, mais ça n’a pas été facile! Pour ne rien faire j’ai du me faire violence. Je n’imaginais pas à quel point mes réflexes de professeur de musique étaient ancrés, après seulement trois ans d’enseignement. J’étais enfermée pour deux heures dans une pièce avec un groupe de personnes, en sachant que ce qui nous rassemblait était la musique. J’étais dans les startings blocks, prête à sauter sur n’importe quelle occasion pour lancer un rythme corporel, une chanson, n’importe quoi. Tout ce qui aurait pu briser cette ambiance flottante, ces regards timides, ces silences… la lutte contre moi-même était tellement difficile parfois, que j’allais voir les garçons en leur disant tout bas “C’est peut être le moment de faire quelque chose là non?” Aujourd’hui, je les remercie de ne pas s’être laissé tentés (avec un léger signe négatif de la tête), et de m’avoir rassurée (avec un petit rictus).

     Par “rien fait” j’entends aussi “rien retenir”. Nous ne nous connaissions pas, (sauf avec Gaspar et Eli bien sûr) je ne leur devais rien, il n’y avait aucun objectif à réaliser, pas vraiment de contrat à respecter. Je n’étais pas venue dans le but de me faire des amis, ni dans le but de séduire. Je n’avais pas d’attente. Eux non plus. Ils ont appris qu’il y avait de la musique, il sont passés voir ce que cela pouvait être. Ils savaient qu’ils pouvaient repartir dès qu’ils le devaient ou le souhaitaient. Personne ne savait vraiment pourquoi il était là, puisque personne ne savait vraiment ce qui allait se passer. En fait, nous étions juste là. Et la musique, qui depuis dix ans pour moi était l’outil ou le but du travail, était devenue l’alibi pour ne rien faire: ni forcer, ni retenir.

Céline

Piano Mohamed, Ahmed
Pendant que certaines jouent Lenni Kim au piano, le petit Mohamed donne un cours d'écriture.
 
Musique Arménienne
Céline et Ahmed discutent en écoutant de la musique arménienne...
Mohamed Pianiste arménienne
Mohamed attend sagement son tour pour pouvoir jouer Spiderman.
Les frangins
Les frangins.
Et oui, il faut partager...
Et oui, il faut partager.
Discussion technique entre Ahmad à gauche et Gaspar à droite.
Céfé posey
Café posey
Ahmad et Eli
Mémorisation intense de paroles.
Danses traditionnelles d'Europe de l'Est
Danses traditionnelles d'Europe de l'Est
Danse arménienne
Danse arménienne.

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