Deux jours de musique et de partage avec le secours catholique de Valence

Deux jours de projet musical avec des réfugiés, en partenariat avec le Secours Catholique de Valence

Premier jour : Lundi 18 février 2019

 
Nous arrivons en avance dans des locaux déserts, pour installer la salle et les instruments. Notre objectif, pour ces deux jours ensemble, est de leur faire écrire un texte, de partir de leurs idées, afin de mettre celui-ci en musique et de jouer tous ensembles. Ainsi, lorsque Sarah, la bénévole de l’association qui s’est chargée de recruter des participants pour ce projet, leur a présenté ce dernier, elle leur a bien expliqué qu’il s’agirait de mettre un texte écrit par eux-mêmes en musique. De notre côté, en attendant leur arrivée, nous préparons les instruments. Le piano, prêté par une connaissance de Sarah, est un clavier midi ; déception, il faudra faire sans. Nous disposerons donc d’une guitare acoustique et d’une guitare électrique, d’un violon, d’une flûte traversière, d’un cajon, de deux paires de bongas, d’un triangle, un grelot, un petit xylophone et une cloche.
A 13h30, les premiers participants arrivent. Ils sont tous dans des situations différentes. Certains sont des mineurs étrangers non accompagnés (MNA) et d’autres sont des demandeurs d’asile. Nous savons seulement qu’ils sont sept à avoir annoncé qu’ils viendraient, mais nous n’avons pas pu obtenir une liste des noms. Un homme habitué du lieu, Zouaiou, passait aujourd’hui par hasard. Il n’avait pas été informé du projet, mais semble très motivé pour participer : nous l’acceptons parmi nous, en comptant sur le fait que certains ne viendraient peut-être pas. La journée est placée sous le signe de l’adaptation. 
Nous commençons les jeux de connaissance et les exercices prévus avec un groupe restreint, qui s’agrandit au fur et à mesure que les retardataires arrivent. Le groupe « noyau » de cette journée sera composé de Fouad, Alpha Oumar, Nadjib, Mamadou Sow, Saïdou, Zouaiou, Mahamadou, Mohammed, Khalid. 
Ils ont entre 17 et 47 ans, tous originaires d’Afrique : Soudan, Guinée Conakry, Maroc, Algérie, République centrafricaine… Ils veulent apprendre à jouer ou simplement passer un moment enrichissant ensemble. Nadjib remporte haut la main la palme de la motivation : prévenu seulement samedi du projet par notre relai bénévole au Secours Catholique, il nous raconte qu’il a passé son dimanche après-midi à écrire un texte et nous assure qu’il aurait aussi pris le temps d’imaginer la mélodie s’il avait su plus tôt l’objectif de ce projet de deux jours. 
 
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Après le temps de connaissance, nous leur laissons le temps d’essayer les instruments : guitare électrique et électro-acoustique, violon, flûte traversière, percussions (Cajon, bongo, petit xylophone). Ils s’en donnent à cœur joie et nous partagent une belle cacophonie qui ne semble pas les perturber le moins du monde ; ils s’adonnent à l’essai de nombreux instruments avec beaucoup de plaisir. Pour certains instruments (guitare, violon et flûte traversière), cela s’accompagne de quelques explications de notre part.
Khalid, qui nous a prévenues qu’il ne pourrait être là demain car il travaille, semble prendre particulièrement goût à la flûte ; il souffle, et ça l’apaise. Il nous dit qu’il aimerait vraiment s’en procurer une ; nous sommes agréablement surprises d’éveiller cette envie chez lui et lui donnons deux-trois pistes qu’on espère qu’il pourra explorer par la suite s’il souhaite faire de la flûte. Il nous raconte que si cette flûte lui fait autant de bien, c’est parce que cela lui rappelle les flûtes du Maroc, son pays d’origine, que l’on taille dans le bois et qui ont le même genre de son. Il souffle dedans, et ferme les yeux … Le voilà transporté.
Alors que nous sommes très sollicitées de part et d’autre, certains jeunes présents dans les locaux pour d’autres activités qui ont lieu simultanément (ils ont la possibilité de jouer à des jeux de société dans les locaux), intrigués par tous ces sons émanant de derrière la porte, s’immiscent dans le groupe sans que l’on ne s’en rende compte, et viennent s’essayer aux percussions ; tous se mettent petit à petit à jouer ensemble une rythmique qui marche bien avec les instruments qu’ils ont choisi ! Alors que nous tournons la tête vers le groupe en bougeant quelque peu au rythme que nous entendons,  nous réalisons qu’ils sont bien plus nombreux qu’au départ ,et nous rendons compte que de nouvelles personnes présentes sont entrées car elles ont été attirées par ce qu’elles ont entendu derrière la porte ; nous décidons pour cette première journée et pour ce temps d’expérimentation des instruments, que les personnes présentes dans les locaux sont libres de venir si comme elles le souhaitent, dans les limites de capacité de la salle dans laquelle nous nous trouvons. Encore une fois, la journée est placée sous le signe de l’adaptation !
 
 

« Car en vérité, moi je viens de loin »

Après ce moment d’expérimentation des instruments et d’exploitation sonore, nous discutons ensemble du projet que nous mettons en place pour ces deux jours. Nadjib, qui, souvenez-vous, remporte haut la main la palme de la motivation, se dévoue pour nous lire le texte qu’il a écrit dès qu’il a appris l’existence du projet. Un très beau texte qui raconte, tout en pudeur, son histoire :
“ Quand je pense à mon passé et tout ce que j’ai traversé.
Je mets un genou à terre pour rendre gloire à Dieu.
Y’en a qui ont dit tu ne peux pas, y’en a qui ont douté de moi.
Mais tout ça parce que j’n’avais rien car en vérité….
Moi je viens de loin !
Ma vie est une bénédiction, un enfant de Dieu ne peut jamais échouer.
C’est l’histoire de tout à chacun, c’est mon histoire, ma vie…
Quand on est dans le noir et le désespoir, la lumière d’une main tendue nous réchauffe le cœur.
J’étais dans l’obscurité, on m’a refusé une ampoule.

Aujourd’hui grâce à Dieu, je vis parmi les étoiles.
Toujours chez les grands, jamais chez les petits.
Non c’est pas une prétention ma vie est une bénédiction.
Car en vérité, mes amis, moi je viens de loin, moi je viens de loin.
Si par la foi on peut déplacer des montagnes, par cette foi tu peux effacer tes souffrances.
Je suis une personne forte mais de temps en temps, j’ai aussi besoin de quelqu’un qui me prenne la main pour me dire que tout ira bien.”
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A la fin de sa lecture, nous sommes tous touchés. Les participants sont tous d’accord pour mettre ce texte-là en musique, puisque disent-ils « c’est notre histoire à tous ».
Nous nous répartissons en trois ateliers dans la même salle :
  • Ecriture/peaufinage du texte (avec Lydie)
  • Percussions (avec Lydie)
  • Guitare/ accompagnement harmonique (avec Elyne)
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Alors qu’Elyne cherche une grille sur laquelle faire tourner le texte/la chanson, et l’enseigne à ceux qui souhaitent se mettre sur la guitare électrique (Fouad et Zouhaiou, qui profite énormément de cet atelier pour apprendre quelques rudiments à la guitare, car il vient d’en recevoir une offerte par ses enfants, et compte bien la ramener demain !), Lydie tente de guider légèrement les percus en leur disant d’écouter ce qui se faisait à la guitare et de voir quelle rythmique ils avaient envie de faire et de tester, en même temps qu’avec Nadjib, Alpha Oumar, et Mahamadou, essaient, toujours avec Lydie, de rendre plus clairs certains passages du texte.

 
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Thé ? Café ? Infusion ? Discussions

16h. Il est à présent l’heure d’une pause bien méritée. Tous se dispersent dans les locaux, les autres activités prenant fin peu à peu ; tandis que certains partent discuter avec d’autres copains dehors, et ne reviendront pas après la pause, d’autres restent un peu dans la salle, discuter avec nous, nous poser des questions sur nos parcours … Certains évoquent déjà l’idée de remettre un atelier musique en place au sein de l’association et nous demande si cela serait possible. L’enthousiasme autour de ce projet est à hauteur d’une demande malheureusement souvent ignorée au sein de ces structures faute de moyens … Ce petit de temps de partage agréable continue de souder le noyau du groupe qui continuera de travailler avec nous après la pause. Il est aussi temps pour Fouad de partir à un rendez-vous obligatoire pour lui, il ne pourra pas revenir d’ici la fin de l’atelier pour la journée, mais étant très motivé par le projet et ravi de s’être trouvé dans les locaux par hasard, il reviendra dès le lendemain.


Chant/déclamation, guitare et percussions


A 16h30, nous reprenons, avec ceux qui restent ; Nadjib et Alpha Oumar, qui étaient dans l’atelier écriture avant la pause, deviennent les chanteurs/déclamateurs et restent donc travailler avec Elyne et les guitares. Les locaux de l’association s’étant vidés avec la fin des autres activités, d’autres salles sont disponibles. Lydie part donc travailler avec les percussions (cajon et bongas) dans une autre salle, avec Saïdou et Mamadou Sow, après avoir écouté les guitares pour voir quelles rythmiques peuvent marcher. Elle leur montrera une rythmique qu’ils tenteront de reproduire non sans peine. En effet, ayant ont leurs propres codes culturels et musicaux, ils n’ont pas nécessairement les codes de la musique dont nous avons l’habitude ; par exemple, ils n’ont pas comme nous la notion de carrure de x temps à l’intérieur d’une musique. De plus ils n’ont pas du tout l’habitude de pratiquer la musique quelle qu’elle soit. Donc malgré l’apparente simplicité de la petite formule rythmique, il va falloir un peu de temps pour que cela devienne plus facile ! Pendant ce temps, Elyne travaille la rythmique du texte avec les déclamateurs, sur la grille ; faire une mélodie est encore difficile pour l’instant, même si on essaie aussi. Cela sera davantage fixé le lendemain.

 
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Alors ? Cette journée ?

- Zouaiou : « ouah ça fait vraiment du bien, ça redonne confiance en soi! »
- Mamadou Sow, s’approchant d’une bénévole en mode journalistique, avec son téléphone pointé vers son interlocutrice comme un micro d’interview : « Vous êtes en train de casser un préjugé les gars » annonce-t-elle sans filtre à Saïdou et Mamadou Sow, « on dit que les noirs ont le rythme dans la peau mais c’est pas votre cas ! » [lorsqu’ils tentent de reproduire la rythmique montrée par Lydie]. Rires partagés !
C’est le sourire aux lèvres et de ces beaux moments de partage plein la tête que s’achève notre première journée d’intervention.

 

Deuxième jour : mardi 19 février 2019

Nous voilà en route pour cette deuxième et dernière journée au Secours catholique de Valence, focalisées sur l’enregistrement du texte mis en musique, et si possible, chanté. En effet le but est aussi de garder une trace de ce qui aura été fait, pour que cela constitue un agréable souvenir pour tous et le donner aux participants. Nous arrivons à 13h15 prêtes à accueillir le groupe de la veille. Nadjib, très motivé, est là à 13h27 suivi de très près par Zouaiou, avec la guitare offerte par ses enfants. Nous laissons passer un peu de temps pour que les autres arrivent … Mais à 13h45 : toujours personne à l’horizon. Tandis que nous commençons à réfléchir à comment nous allons pouvoir adapter la séance et la structure du morceau (car nous gardons en tête l’objectif de fin de journée), Nadjib et Zouaiou, déçus du manque de sérieux des autres membres du groupe, tentent de les joindre par téléphone, sans succès. Nous sommes tout de même fières de tous les deux et de leur implication. A 14h, nous commençons donc à nous y mettre sérieusement avec les deux déjà présents. Nous travaillons donc guitare (avec Zouaiou) et voix (avec Nadjib).
 
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De deux à cinq … et bientôt six !
Puis à 14h30 arrivent trois têtes : Mamadou-Sow (percus), Alpha-Oumar (chanteur) et un nouveau, qui a entendu parler de l’atelier et qui est intéressé pour y participer ; c’est Bakari. Nous l'invitons alors à venir faire des percus, puisque Saïdou n’est pas encore là (il arrivera un peu plus tard dans l’après-midi).
Mamadou-Sow, à son arrivée, ne paraissait pas aussi enthousiaste qu’hier ; il finit par nous dire qu’il ne veut plus faire de percu car il a mal à la main d’avoir tapé. Nadjib a une réaction surprenante : il explose de rire, et dit « je ne vous comprends pas les gars, on est là pour faire de la musique et on est un groupe et on dirait que vous ne voulez pas ». S’ensuit alors une discussion entre tous les deux, et finalement Sow semble se remotiver ; nous lui donnerons des astuces pour faire sonner les percussions sans taper trop fort pour ne pas se faire mal.
A partir de 14h40, nous travaillons percussions (avec Lydie) et voix/guitare (avec Elyne), de manière séparée, puisqu’il reste une autre salle libre, jusqu’à 16h. Lydie fait quelques allers- retours réguliers dans la salle des guitaristes et chanteurs, car la structure change un peu au fur et à mesure qu’on adapte les paroles sur la musique. En effet, d’une part Nadjib avait très envie de travailler son français et son texte de compositeur, c’est pourquoi petit à petit des choses sont modifiées au fur et à mesure que l’on établit la structure du morceau. Et d’autre part, pour les chanteurs, cela a été un véritable défi de parler, et même de chanter dans une langue qui n’est pas la leur, avec un rythme ; un bon travail de diction a parfois été nécessaire, mais le challenge a été on ne peut mieux relevé !
Du côté des percussions, il restait encore difficile de mettre le cajon et les bongas ensemble ; il reste encore difficile pour eux de concevoir la musique avec cette construction franchement occidentale. C’est une difficulté que nous n’avions pas anticipé au départ, mais qui s’explique clairement par le fossé entre les codes des cultures qui ne sont vraiment pas les mêmes. Ainsi, taper « deux croches noire » avec un contretemps « ° croche noire », faisait presser le tout ; nous avons essayé de les aider au maximum (Lydie jouera des percus avec eux), et ils s’en sont très bien sortis ; bravo à eux !
 
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Tout prend forme !

L’heure encore une fois d’une petite pause bien méritée, puis à partir de 16h nous mettons notre travail en commun, ce jusqu’à 17h. Nous en profitons pour enregistrer juste dans le but de se rendre compte de l’équilibre ; les percussions s’en donnant à cœur joie, nous les entendons beaucoup par rapport aux voix et guitares ! Nous profitons donc de ce temps pour quelques réajustements, mais surtout pour s’habituer à jouer tous ensemble.
Petit à petit chacun prend confiance dans son rôle. Les chanteurs semblent en revanche intimidés dès que nous lançons l’enregistrement ; peut-être qu’avec un peu plus de temps cela aurait été plus facile pour eux de se familiariser avec notre zoomy. De plus, Zouaiou, qui jouait finalement à la guitare électrique -- la sienne ayant un problème qui l’empêchait de l’utiliser -- est parti à un rendez-vous à 15h45. Fouad, qui avait bien travaillé la veille, le remplace donc jusqu’à son retour à 17h.
Dans ce même temps, encore quatre personnes arrivent : deux qui étaient là la veille et sont partis au milieu, et deux nouvelles têtes ; on leur dit qu’à ce stade de la journée et de l’avancée du groupe, ils ne peuvent profiter de l’atelier qu’en tant que spectateur, ce qu’ils acceptent volontiers.

1, 2, 3, enregistrez !

A partir de 17h, on tente un premier enregistrement ; les chanteurs, qui restent encore intimidés lorsqu’on lance le zoom, souhaitent faire d’autres versions pour avoir un meilleur rendu. Nous avons dans tous les cas des maladresses un peu partout, mais toujours de la bonne volonté et sommes contents du résultat au bout de deux jours seulement ! Ainsi, nous enregistrons en tout trois versions ; au milieu de la deuxième version, quelques bavardages des spectateurs viennent légèrement troubler le travail : nous leur demandons de veiller à ne pas faire de bruit avant d’enregistrer la dernière version, ce qui a été compris et respecté.
A l’issu des enregistrements, tous applaudissent, contents d’avoir abouti à un tel rendu au bout de deux jours, malgré une dynamique de groupe parfois rendue fébrile pour diverses raisons (les rendez-vous auxquels certains doivent se rendre, l’arrivée tardive d’autres personnes, …). Nous finissions donc par leur demander leurs impressions : beaucoup souhaiteraient renouveler l’expérience, notamment Nadjib (palme de la motivation !) qui aimerait énormément perfectionner son texte, la musique, sa diction, son français... Il était content mais en même temps un peu frustré de n’avoir pas pu faire quelque chose de complètement propre. Ils nous ont beaucoup demandé de revenir les semaines suivantes, si on allait refaire un projet comme ça …
 

Ces deux jours, en un mot, c’était comment ?

 

  • “surprenant de talent” (de la part d’une des bénévoles)
  • “bonne maîtrise”
  • “c’était magnifique”
  • “c’était très bien”
  • “c’était génial et agréable”
  • “merci c’est gentil, ça fait de l'expérience encore, je vais essayer encore d’apprendre la guitare. Merci à vous et j’espère que vous allez revenir pour apprendre encore.
  • on s’est régalé, c’était important pour moi. “
  • “franchement, j’ai apprécié les différents types de boulot et types de nationalité, malgré qu’on a eu des difficultés pour dire le texte, nous avons réussi, je vous remercie très sincèrement. Merci “

 

Pour nous aussi, ce fut un chouette moment riche en partage et en chaleur humaine. Nous vous félicitons tous ! Bravo à vous !!

De notre côté, cette expérience pose la question de l’après de cette action : tous ont souhaité que nous revenions, et que ce genre d’expérience se développe davantage. Cela montre à quel point ce type d’expérience manque cruellement dans ces structures, malgré une demande ô combien présente. Cela soulève également une autre question : comment ces associations et leur bénévoles peuvent être relais de ces voix ? Comment mettre en place un partenariat avec les structures d’enseignement musical ou autres, ou chacun y trouve son compte ? Car n’en doutons pas, que ce soit pour les intervenants comme pour les participants, le côté humain et enrichissant d’une telle démarche ne fait aucun doute.  

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